Dix-huit ans. Dix-huit putains d'années à attendre, à espérer, à se faire mal pour rien. Depuis le titre de 1992 (celui d'avant l'affaire VA-OM, celui qu'on préfère retenir), l'OM avait tout connu sauf ça : un trophée de champion posé dans la vitrine. La descente en D2, la remontée poussive, des mercatos clinquants qui finissaient en pétard mouillé, des entraîneurs qui défilaient comme les jours du calendrier. Et puis la saison 2009-2010 est arrivée. Avec Didier Deschamps sur le banc, Mamadou Niang devant, et cette certitude diffuse, dès l'automne, que cette fois c'était différent.
Deschamps, le bâtisseur
Quand Deschamps prend les commandes de l'OM à l'été 2009, il n'est pas un inconnu au club. Le capitaine de la C1 1993 revient chez lui avec une idée précise en tête : construire un groupe, pas une collection de stars. Il a appris à la Juve, à Monaco, il sait que les titres se gagnent en février et mars, pas en août sur le papier glacé de Onze Mondial.
Son premier acte fort, c'est de structurer un vestiaire qui en avait bien besoin. Fini les états d'âme, fini les caprices. Tu cours, tu défends, tu respectes le collectif, ou tu dégages. Le message passe d'autant mieux que c'est Deschamps qui le porte. Qui va discuter avec le type qui a soulevé la coupe aux grandes oreilles en portant ce même maillot ?
Le recrutement de l'été 2009 donne le ton. Gabriel Heinze arrive de Madrid, teigneux comme dix, leader dans l'âme. Lucho González débarque de Porto avec sa patte gauche de soyeux et sa vision de jeu qui ouvre des boulevards. Souleymane Diawara vient solidifier l'arrière-garde. Des profils complémentaires, des caractères forts, des joueurs qui ont gagné ailleurs et qui veulent gagner ici.
L'ossature d'un champion
L'équipe type de cette saison 2009-2010, on pourrait la réciter les yeux fermés tant elle est restée gravée.
Steve Mandanda dans les buts. À 24 ans, il est déjà le meilleur gardien de Ligue 1 et il le prouve match après match. Des réflexes de félin, un charisme qui rassure toute la défense, et cette capacité à sortir le grand jeu dans les moments décisifs. Mandanda en 2010, c'est le socle sur lequel tout repose.
Devant lui, la charnière Heinze-Diawara fonctionne comme un verrou. Heinze apporte l'expérience du très haut niveau, cette agressivité contrôlée qui fait reculer les attaquants adverses. Taye Taiwo, sur le flanc gauche, impressionne par sa puissance physique et ses montées ravageuses. Ses frappes de mule font trembler les filets (et parfois les poteaux, et parfois les tribunes).
Au milieu, Lucho González est le cerveau. Chaque ballon qui passe dans ses pieds gagne en intelligence. Ses passes cassent les lignes, ses coups francs font des dégâts, et son volume de jeu compense son apparente nonchalance. À ses côtés, Benoît Cheyrou apporte l'abattage et la régularité, pendant que le jeune André Ayew commence à montrer qu'il a hérité du talent paternel. Le fils d'Abedi Pelé, champion d'Europe avec l'OM en 1993, qui participe à un nouveau titre marseillais : l'histoire ne manque pas de poésie quand elle s'y met.
Et devant, Mamadou Niang. Le Sénégalais vit la meilleure saison de sa carrière marseillaise. Dix-huit buts en championnat, dont certains dans des moments où personne d'autre n'aurait osé. Niang en 2010, c'est le tueur. Froid, décisif, clutch comme disent les Américains. Quand le match se tend, quand l'espace se réduit, quand il faut mettre ce ballon au fond pour débloquer la situation, c'est lui qui se pointe.
La course en tête
Ce qui frappe dans cette saison, c'est la régularité. L'OM ne réalise pas un exploit isolé, une série folle de victoires suivie d'un effondrement. Non. L'OM occupe la tête du classement quasiment de bout en bout, avec l'assurance tranquille d'un groupe qui sait exactement ce qu'il fait.
L'automne pose les bases. Les victoires s'enchaînent au Vélodrome, où l'équipe est quasiment imbattable. Deschamps a instauré un pressing haut qui étouffe les adversaires, combiné à une solidité défensive qui rassure dans les moments de turbulence. L'OM ne joue pas le plus beau football de son histoire. C'est pas du jeu champagne, c'est pas du spectacle permanent. Mais c'est efficace, c'est sérieux, c'est adulte. Pour la première fois depuis longtemps, l'OM ressemble à une équipe de patron.
L'hiver ne provoque pas le trou d'air tant redouté. La concurrence, c'est le Bordeaux de Laurent Blanc, champion en titre, et le Lyon de Claude Puel. Deux rivaux sérieux, mais l'OM tient le rythme. Les déplacements difficiles se transforment en points pris. Les matchs piégeux se gèrent avec la maîtrise de ceux qui ont un objectif et qui ne le lâchent pas.
Le printemps confirme. Quand les jambes commencent à peser, quand la pression d'un titre attendu depuis 18 ans pourrait paralyser, c'est le mental qui fait la différence. Et ce mental, c'est Deschamps qui l'a forgé. Chaque joueur de ce groupe sait pourquoi il est là. Chaque joueur a accepté un rôle, un sacrifice, une discipline. Heinze gueule sur tout le monde, Mandanda rattrape l'imprenable, Lucho distribue, Niang conclut. La machine tourne.
Le doublé Coupe de la Ligue
Avant même de décrocher le titre, l'OM s'offre un premier trophée. La Coupe de la Ligue, gagnée le 27 mars 2010 face à Bordeaux au Stade de France (3-1). Un match qui dit tout de cette équipe. Bordeaux, c'est le champion en titre, le rival direct, l'adversaire le plus dangereux. Et l'OM les écrase. Niang inscrit un doublé, Brandão complète.
Cette victoire au Stade de France a un double effet. D'abord, elle met fin à une disette de trophées qui commençait à peser sérieusement. Ensuite, elle libère le groupe. La pression du "quand est-ce qu'on gagne enfin quelque chose" disparaît d'un coup. Les joueurs reviennent de Paris avec la certitude qu'ils peuvent aller chercher le gros morceau. Le titre de champion, le vrai, celui qui compte.
Le sacre
La fin de saison se transforme en marche triomphale. L'OM creuse l'écart en tête et ne laisse plus personne revenir. Le titre est mathématiquement acquis à trois journées de la fin, après une victoire au Vélodrome qui déclenche une explosion de joie.
On a attendu dix-huit ans pour ce moment. Dix-huit ans de galères, de faux espoirs, de "l'année prochaine ce sera la bonne". Dix-huit ans à regarder Lyon empiler les titres (sept d'affilée, la plaie), Bordeaux rafler le championnat, le PSG monter en puissance. Dix-huit ans à se demander si l'OM reverrait un jour le sommet du football français.
Et le voilà, le sommet. Le Vélodrome explose, les fumigènes crèvent le ciel, "aux armes" résonne comme jamais. Deschamps, sur la pelouse, a ce sourire discret de ceux qui savaient que ça arriverait parce qu'ils avaient tout fait pour. Mandanda, éternel sourire, brandit le trophée devant le virage sud. Niang, meilleur buteur du club cette saison-là, savoure avec la sérénité du travail accompli. Lucho González, qui a connu Porto, les soirées de C1, les titres au Portugal, dit que l'ambiance du Vélodrome ce soir-là dépasse tout ce qu'il a vécu.
Ce que ce titre représente
Le championnat 2010, c'est bien plus qu'une ligne au palmarès. C'est la preuve que l'OM pouvait encore gagner. Après la descente en D2, après l'ère Diouf, après les années de transition et de médiocrité, après les promesses non tenues et les mercatos ratés, ce titre a restauré quelque chose de profond. L'idée que Marseille, quoi qu'il arrive, finit toujours par revenir.
Deschamps y a laissé sa marque d'une manière particulière. En 1993, il soulevait la C1 en tant que capitaine. En 2010, il ramène le titre de champion en tant qu'entraîneur. Peu d'hommes dans l'histoire du club ont eu cette double empreinte. Il a pris un groupe de joueurs talentueux mais pas encore champions et il en a fait une équipe. Pas une somme d'individualités brillantes, une vraie équipe, avec une colonne vertébrale, une identité, une discipline.
Le doublé Ligue 1 - Coupe de la Ligue, c'est aussi le dernier grand moment de gloire domestique de l'OM avant que le Qatar ne débarque au PSG et ne change les règles du jeu. En 2010, on pouvait encore gagner le championnat avec un bon groupe, un bon entraîneur et un stade en feu. La suite de l'histoire prouverait que cette fenêtre était en train de se refermer.
Mais ça, en mai 2010, personne n'y pensait. On fêtait. On chantait. On pleurait, peut-être un peu. Dix-huit ans, c'est long. Assez long pour qu'une génération entière de supporters n'ait jamais connu ça. Des gamins de 18 ans qui n'avaient jamais vu l'OM champion. Ce soir-là, ils ont compris ce que leurs parents leur racontaient depuis toujours. Que quand l'OM gagne, c'est pas juste un club qui gagne. C'est toute une ville qui décolle.