L'OM des années 70 : Skoblar, Magnusson et les grandes émotions

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Les années 70 offrent à l'OM certaines de ses figures les plus spectaculaires et populaires. C'est la décennie où le club phocéen, sorti des ténèbres des années 60, redevient une puissance du football français grâce à un président visionnaire, une paire d'attaquants de légende, et une ferveur populaire ravivée au Vélodrome. Une décennie de gloire, suivie d'une chute brutale qui annonçait déjà les turbulences à venir. Retour sur l'OM des années 70, cette époque dorée puis amère qui a façonné l'imaginaire de plusieurs générations de supporters.

Marcel Leclerc et le grand réveil

Pour comprendre l'OM des années 70, il faut remonter à 1965 et à l'arrivée d'un homme qui va tout bouleverser : Marcel Leclerc. Ancien journaliste du Provençal, devenu patron du club, Leclerc a une idée fixe : faire de Marseille la capitale du football français. Il en a les moyens, l'ambition, et surtout le caractère. Il négocie dur, achète fort, et vend du rêve à une ville qui n'attendait que ça.

À la fin des années 60, son projet prend forme. L'OM remonte en D1 en 1966 après un détour en deuxième division, et dès 1969 décroche la Coupe de France face à Bordeaux. C'est le point de départ. Leclerc a convaincu le Vélodrome qu'il fallait rêver grand, et les joueurs qu'il recrute sont à la hauteur du discours. Le club s'apprête à vivre la plus belle décennie de son histoire avant celle de Bernard Tapie.

La machine Skoblar

Quand Josip Skoblar débarque à Marseille en 1969, peu de gens savent qui il est en France. En Yougoslavie, pourtant, l'attaquant d'origine croate est déjà une star. Leclerc le fait venir après un passage raté à Hanovre en Bundesliga, et le pari relève du miracle économique tant le transfert est modeste. Le premier contact avec le public marseillais se fait dans un Vélodrome sceptique. Six mois plus tard, le même Vélodrome scande son nom comme une prière.

Skoblar, c'est la définition du buteur total. Pas le plus rapide, pas le plus technique, mais le plus efficace. Il lit le jeu avant tout le monde, anticipe les centres, et frappe avec une pureté qui force l'admiration. La saison 1970-1971 entre dans l'histoire : 44 buts en championnat. Un record. Le Soulier d'Or européen atterrit sur la Canebière, devant Eusebio et Gerd Müller. L'OM est champion de France, et Skoblar devient le premier demi-dieu d'une religion qui en comptera beaucoup d'autres.

L'année suivante, le Yougoslave récidive avec 30 buts et un nouveau titre. Puis encore 25, puis 26. Pendant cinq saisons, Skoblar est la référence absolue du football français. Il termine meilleur buteur de D1 trois fois. À la fin de son aventure marseillaise, en 1975, son total dépasse les 150 buts. Aucun attaquant étranger n'a fait mieux à Marseille, et rares sont ceux, toutes nationalités confondues, qui peuvent rivaliser.

Magnusson, le génie blond

Si Skoblar était la finition, Roger Magnusson était le frisson. Le Suédois arrive en 1968 en provenance de la Juventus, où il n'avait jamais vraiment réussi à s'imposer. À Marseille, il trouve son terrain de jeu. Ailier droit, crinière blonde au vent, jambes fines comme des roseaux, Magnusson possède quelque chose que personne dans le championnat de France de l'époque ne sait défendre : le dribble court, serré, imprévisible.

Les défenseurs adverses le décrivent tous pareil. On sait qu'il va passer, on ne sait jamais comment. Un crochet intérieur, puis extérieur, puis encore intérieur, et il est déjà dans le dos. Le Virage Sud se lève à chaque ballon qui lui arrive. Les matchs à domicile deviennent des spectacles où le football se mélange au music-hall. Magnusson ne marque pas beaucoup, mais il offre. Skoblar lui doit une partie de ses records, et le reconnaît volontiers.

Le duo Skoblar-Magnusson, c'est le cœur battant de l'OM du début des années 70. L'un déborde, l'autre conclut. Le Suédois et le Yougoslave parlent mal français, communiquent entre eux dans un mélange d'allemand et de gestes, mais sur le terrain leur entente est télépathique. Le Vélodrome de l'époque, ce sont des tribunes pleines, des drapeaux fatigués, une ferveur qui ne ressemble à aucune autre en France. On vient voir l'OM comme on va au cinéma, pour oublier la semaine et vibrer deux heures.

1971 et 1972 : le doublé qui scelle une époque

La saison 1970-1971 est celle de la consécration. Championnat remporté avec 44 buts de Skoblar, une attaque que personne ne peut arrêter, et un jeu offensif qui fait écrire aux chroniqueurs de l'époque que l'OM joue "le plus beau football de France depuis Reims". L'équipe est entraînée par Mario Zatelli, technicien discret mais redoutable, qui sait laisser ses stars s'exprimer.

L'année suivante, l'OM remet ça. Championnat 1972, Coupe de France 1972. Le doublé. Dans les gradins, on commence à parler de dynastie. Leclerc paraît invincible, Skoblar intouchable, Magnusson inarrêtable. C'est le sommet de la décennie, le moment où tout semble possible. L'Europe elle-même est à portée, même si les campagnes continentales se terminent souvent en larmes face à des adversaires plus rodés, notamment l'Ajax de Johan Cruyff qui élimine l'OM en Coupe des Champions 1971-1972 avec une autorité terrifiante.

Mais le rêve européen reste inachevé, et c'est la grande frustration de cette époque. L'OM domine la France, régale le Vélodrome, mais bute sur le mur continental. Les poulains de Leclerc n'ont pas encore les armes pour rivaliser avec les ogres néerlandais, allemands ou anglais. Il faudra attendre 1993 pour que cette blessure cicatrise enfin.

Trésor et Bracci, la ligne arrière retrouvée

Pendant que Skoblar et Magnusson régalent à l'avant, l'OM reconstruit sa défense autour de deux joueurs qui vont marquer la décennie. Marius Trésor arrive de l'AC Ajaccio en 1972, jeune défenseur central guadeloupéen dont tout le monde parle déjà. Il a tout : la taille, la détente, la relance, et surtout cette élégance qui fait de lui l'un des plus beaux défenseurs que le football français ait produits. Pendant huit saisons à Marseille, Trésor va être le patron de l'arrière-garde olympienne. Capitaine de l'équipe de France pendant une grande partie des années 70, il offre à l'OM un standing défensif qui faisait défaut depuis trop longtemps.

À ses côtés, François Bracci s'impose comme l'arrière gauche de référence. Corse, formé à Bastia, il rejoint Marseille en 1974 et y restera jusqu'en 1980. Défenseur solide, parfois rugueux, doué d'une belle projection offensive, Bracci multiplie les sélections en équipe de France et participe à plusieurs des dernières belles années de cet OM en transition. Avec Trésor et lui, la défense phocéenne redevient un fort.

Ces deux-là incarnent la seconde vie de l'OM des années 70, celle de l'après-Leclerc, celle où le club cherche à transformer la fulgurance en durée.

La cassure Leclerc et le début de la descente

Tout se brise en 1972. En pleine gloire sportive, Marcel Leclerc est démis de ses fonctions par les actionnaires du club à la suite d'un conflit autour de ses projets d'indépendance des droits télé. Le président visionnaire tombe, et avec lui l'élan qu'il avait insufflé. Les années qui suivent ressemblent à une longue cuite au lendemain d'une fête trop belle.

Les présidents se succèdent sans parvenir à retrouver la même dynamique. Les finances se dégradent. Les stars vieillissent ou partent. Skoblar s'en va en 1975 pour terminer sa carrière aux États-Unis. Magnusson avait déjà quitté le club en 1974. Le Vélodrome continue de chanter, mais quelque chose a changé. L'OM reste une équipe compétitive, décroche encore une Coupe de France en 1976 face au Lyon de Bernard Lacombe, mais les titres de champion semblent désormais hors de portée.

La fin de la décennie est plus sombre. La concurrence se renforce avec l'émergence de Saint-Étienne, puis de Monaco et de Nantes. L'OM navigue en milieu de tableau, cherche un nouveau souffle, traverse des changements d'entraîneurs à répétition. Raoul Barrière, Jules Zvunka, Roland Gransart, tant d'hommes se succèdent sur le banc sans parvenir à recréer la magie. La descente en D2, en 1980, sera la conséquence logique de cette longue décrue. Un traumatisme qui ouvrira une parenthèse douloureuse de plusieurs années avant la résurrection Tapie.

L'héritage d'une décennie

Les années 70 occupent une place à part dans la mémoire olympienne. Ce n'est pas la décennie des étoiles européennes comme le sera celle de Tapie, ni celle des épopées modernes comme les années 2010. C'est la décennie de la première grande renaissance, celle qui a prouvé au peuple marseillais que son club pouvait être champion de France, que le Vélodrome pouvait trembler pour autre chose que des déceptions, que des joueurs venus de l'est de l'Europe ou du nord pouvaient tomber amoureux de cette ville et lui offrir le meilleur d'eux-mêmes.

Quand on évoque Skoblar aujourd'hui chez les anciens, les yeux brillent. Magnusson est cité comme une référence absolue du dribble par les amateurs de beau jeu. Trésor reste l'un des défenseurs les plus classes de l'histoire du club. Et Marcel Leclerc, malgré sa fin abrupte, est considéré comme le premier président visionnaire de l'OM moderne, celui qui a montré la voie à ceux qui suivront.

Les années 70 sont aussi la décennie où s'est forgée une partie de l'identité culturelle du club. Le chant du Vélodrome, la ferveur populaire, la manière dont Marseille projette ses rêves et ses colères sur son équipe, tout cela prend sa forme moderne à cette époque. Les supporters qui ont vu Skoblar marquer ses 44 buts en ont gardé la nostalgie toute leur vie, et ont transmis cette histoire à leurs enfants, puis à leurs petits-enfants. C'est aussi comme ça qu'une légende se construit : par la transmission orale, par les récits au bar, par les photos jaunies qu'on ressort pour dire au neveu de douze ans que oui, il y a eu un temps où l'OM jouait le plus beau football d'Europe, et où un Yougoslave blond battait Eusebio et Müller pour le Soulier d'Or.

Cette décennie-là reste dans les tripes.