Les légendes de l'OM

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Cent trente ans de football, des dizaines de milliers de joueurs passés par le Vélodrome, et une poignée de noms qui suffisent à faire monter les larmes aux yeux d'un supporter. Les légendes de l'OM ne se comptent pas en titres ni en statistiques, même si les chiffres sont là pour ceux qui en doutent. Elles se comptent en frissons. En moments où le stade s'est levé comme un seul homme. En souvenirs transmis de père en fils, du grand-père qui a vu Gunnar Andersson claquer des buts dans les années 50 au gamin qui a grandi avec les retournées de Papin à la télé.

Dresser un panorama des meilleurs joueurs de l'histoire de l'OM, c'est forcément injuste. On oublie quelqu'un, on survalorise un autre, on mélange les époques comme on mélange les souvenirs. Mais certains noms traversent les générations sans que personne ne conteste leur place. Ceux-là, ce sont les intouchables.

Les pionniers : quand Marseille existait déjà

Avant Tapie, avant la C1, avant les caméras, l'OM était déjà un grand club. Et il avait déjà ses héros. Gunnar Andersson, le Suédois, reste le meilleur buteur de l'histoire du club avec 194 réalisations entre 1950 et 1958. Deux cents buts ou presque à une époque où les terrains ressemblaient à des champs de patates et où les défenseurs avaient le droit de te casser en deux sans voir de carton. Andersson plantait quand même. Meilleur buteur du championnat à trois reprises, il a porté l'OM sur ses épaules pendant une décennie entière.

Roger Scotti, lui, c'est le Marseillais pur jus. Né à Marseille, formé à l'OM, fidèle à l'OM. Dans les années 40 et 50, il incarne le club comme personne, gardien de but solide, charismatique, aimé du public. Scotti, c'est la preuve que la passion marseillaise pour son club n'a pas attendu les paillettes pour exister.

Et puis il y a Marius Trésor. Le Guadeloupéen arrive en 1972 et va devenir l'un des meilleurs défenseurs centraux que le football français ait connus. Élégant, puissant, capable de relancer proprement dans un football où la plupart des défenseurs se contentaient de dégager en tribune. Trésor, c'est la classe à l'état pur, neuf saisons de fidélité au maillot blanc et un statut d'icône qui ne s'est jamais terni.

Skoblar, le premier roi

Si on devait résumer Josip Skoblar en une phrase : le type a marqué 44 buts en une seule saison de championnat. Quarante-quatre. En 1970-71. Un record qui tient toujours en Ligue 1, plus d'un demi-siècle après. Le Croate (yougoslave à l'époque) débarque à Marseille en 1966 et va empiler les buts avec une régularité presque absurde. Soulier d'Or européen en 1971, il forme avec Roger Magnusson un duo qui terrorise la Division 1. Magnusson, le Suédois aux centres millimétrés, fournit. Skoblar finit. Le Vélodrome savoure.

Skoblar, c'est la première grande star étrangère de l'OM. Le premier joueur qui fait venir les gens au stade juste pour le voir jouer, lui. Quand les supporters d'aujourd'hui parlent des légendes du club, son nom revient toujours, même chez ceux qui ne l'ont jamais vu jouer. Parce que 44 buts en un championnat, ça ne s'oublie pas.

L'ère Tapie : la fabrique à légendes

L'arrivée de Bernard Tapie en 1986 change tout. L'OM passe de club historique à machine de guerre européenne. Et les joueurs qui portent le maillot entre 1986 et 1993 constituent probablement la plus grande concentration de talent de l'histoire du club.

Jean-Pierre Papin d'abord. JPP, c'est le génie pur, le buteur absolu, le Ballon d'Or 1991. Cinq saisons, 181 buts toutes compétitions confondues, et des gestes que personne n'a jamais reproduits. Les "papinades" (ces frappes en demi-volée, dos au but, le ballon qui part comme un obus dans la lucarne) restent le geste technique le plus identifiable du football français. Papin au Vélodrome, c'était un spectacle en soi. Le public se levait dès qu'il touchait le ballon aux 25 mètres, parce qu'on savait que le miracle pouvait arriver à chaque instant. Quand il part au Milan AC en 1992, Marseille perd son fils prodige. Le club s'en remettra. Le cœur des supporters, pas vraiment.

Autour de Papin, il y a Chris Waddle, l'Anglais au toucher de balle soyeux, capable de dribbler trois joueurs les yeux fermés. Il y a Abedi Pelé, le Ghanéen, ailier électrique et imprévisible, terreur des défenses européennes. Il y a Didier Deschamps, capitaine à 24 ans, celui qui court, récupère, distribue et engueule tout le monde, un leader comme l'OM n'en a plus retrouvé depuis. Il y a Basile Boli, le roc, l'homme de la tête à Munich, celui qui a transformé toute une ville en un seul geste, un soir de mai 1993. Marcel Desailly, Fabien Barthez, Eric Di Meco, Manuel Amoros, Bixente Lizarazu... La liste est longue comme un soir de fête au Vieux-Port.

Cette génération a donné à l'OM son titre le plus précieux : la Ligue des Champions 1993. Le seul club français à l'avoir remportée. Ça suffit à inscrire chacun de ces noms dans le marbre.

L'après-gloire : les héros de la reconstruction

Après la descente en D2 et les années noires, l'OM a dû se reconstruire. Et dans ce chaos, des joueurs ont porté le maillot avec une fierté qui forçait le respect. Didier Drogba ne reste qu'une saison (2003-2004), mais quelle saison. L'Ivoirien explose aux yeux de l'Europe, plante 19 buts en Ligue 1, emmène l'OM en finale de la Coupe UEFA, et part à Chelsea pour devenir l'un des meilleurs attaquants de sa génération. Un an. Un seul. Et pourtant, demande à n'importe quel supporter de cette époque : Drogba, c'est une légende de l'OM. Parce qu'il a redonné de l'ambition à un club qui n'en avait plus, parce qu'il a rappelé que le Vélodrome pouvait vibrer pour un joueur de classe mondiale.

Franck Ribéry, aussi, n'est resté que deux saisons (2005-2007). Mais le Ch'ti au visage cabossé a fait des choses avec un ballon qui semblaient défier les lois de la physique. Ses dribbles, ses accélérations, ses buts impossibles. Il part au Bayern Munich et devient l'un des meilleurs joueurs du monde. L'OM avait eu la primeur du diamant avant qu'il ne soit poli.

Les fidèles : ceux qui sont restés

Et puis il y a ceux qui n'ont pas choisi la facilité. Ceux qui sont restés quand les saisons étaient médiocres, quand les présidents changeaient, quand les entraîneurs défilaient.

Steve Mandanda incarne cette fidélité mieux que quiconque. Arrivé en 2007, le gardien congolais d'origine est devenu bien plus qu'un dernier rempart : un capitaine, un symbole, une institution. Plus de 600 matchs sous le maillot olympien, un record absolu. Des saisons de vaches maigres traversées avec dignité, des arrêts qui ont sauvé des points quand le reste de l'équipe ne suivait pas. Mandanda, c'est le joueur que chaque club rêve d'avoir et que l'OM a eu la chance de garder (presque) toute une carrière. Le Vélodrome ne scandait pas son nom par habitude. Il le scandait par gratitude.

Dimitri Payet aussi a lié son destin à Marseille, même si le chemin a été moins linéaire. Passé par West Ham entre deux séjours marseillais, le Réunionnais a offert au club certains de ses plus beaux moments post-Tapie. Des coups francs somptueux, des passes décisives de génie, une finale d'Europa League en 2018 et ce statut de meneur de jeu capable de débloquer n'importe quelle situation sur un éclair d'inspiration. Payet au Vélodrome, c'était le feu d'artifice permanent, l'artiste qui pouvait autant te rendre fou de joie que te faire hurler de frustration. Mais quand il était dans un bon soir, personne en Ligue 1 n'arrivait à sa cheville.

André-Pierre Gignac complète ce trio de fidèles. Six saisons (2010-2016), plus de 75 buts, une abnégation de tous les instants. Gignac n'avait ni le génie de Papin ni la vitesse de Drogba, mais il avait le cœur. Un attaquant qui mouillait le maillot chaque week-end, qui défendait sur les corners adverses, qui célébrait chaque but comme si c'était le dernier. Le Vélodrome adorait Gignac parce que Gignac jouait comme un supporter qui aurait enfilé des crampons.

Ce qui fait une légende à Marseille

On peut être passé à l'OM un an ou quinze ans. On peut avoir gagné la C1 ou n'avoir rien soulevé du tout. Ce qui fait la légende, à Marseille, c'est un mélange indéfinissable de talent, de passion et de timing. Être le bon joueur au bon moment, dans un stade qui ne pardonne pas la tiédeur. Skoblar qui claque ses 44 buts. Papin qui invente des gestes. Boli qui pose sa tête sur ce ballon à Munich. Drogba qui explose en une saison. Mandanda qui reste quand tout le monde part.

Ces joueurs n'ont pas juste porté le maillot de l'OM. Ils l'ont rendu plus grand qu'eux-mêmes. Et tant qu'il y aura des supporters pour raconter leurs exploits au comptoir ou dans un groupe WhatsApp, leurs noms ne s'effaceront pas. Parce qu'à Marseille, les légendes ne meurent jamais. Elles changent juste de tribune.