Marcel Desailly
L'homme
Oublie Marcel Desailly le champion du monde 98. Oublie le roc de Chelsea, le patron de la défense des Bleus, le type que même Ronaldo hésitait à affronter en un contre un. Avant tout ça, il y a eu Marseille. Et à Marseille, en une seule saison, il a gravé son nom dans le marbre du Vélodrome.
Né Odenke Abbey au Ghana en 1968, adopté par un diplomate français, il grandit entre l'Afrique et la France. Le foot, c'est son langage universel. Formé à Nantes -- l'école du beau jeu, de la rigueur tactique, du "on forme des hommes avant de former des footballeurs" --, il débarque chez nous en 1992 avec la maturité d'un vétéran dans un corps d'athlète de 24 ans. Nantes lui a donné la technique et l'intelligence de jeu. L'OM va lui donner la gloire.
Ce qui frappe d'emblée chez Desailly, c'est la puissance. Pas la brutalité -- la puissance. La différence est capitale. Il ne casse pas les gens, il les annule. Un duel contre lui, c'est comme courir dans un mur : ça sert à rien, et tu le sais avant même d'essayer. Mais réduire Desailly à sa force physique, c'est passer à côté de l'essentiel. Le bonhomme lisait le jeu comme d'autres lisent un livre ouvert. Toujours placé, toujours en avance d'une seconde sur l'attaquant d'en face.
À l'OM
Une saison. Une seule petite saison, de 1992 à 1993. Et pourtant, quel impact. Desailly arrive dans un vestiaire de stars -- Barthez, Boli, Pelé, Völler, Boksic -- et il trouve sa place comme si elle l'avait toujours attendu. Raymond Goethals, le vieux renard belge, comprend immédiatement ce qu'il a entre les mains : un joueur capable d'évoluer aussi bien en défense centrale qu'au milieu défensif. Un couteau suisse de luxe.
Dans le système de Goethals, Desailly est le liant. Celui qui fait la jonction entre la défense et le milieu, qui récupère les ballons, qui relance proprement, qui monte quand il le faut. Son entente avec Boli en charnière centrale est immédiate -- deux forces de la nature qui se complètent, l'un explosif et imprévisible (Boli), l'autre méthodique et implacable (Desailly).
La Ligue des champions 1993, il la vit de l'intérieur, match après match, en ramassant les ballons sales, en fermant les espaces, en faisant le travail que personne ne voit mais que tout le monde ressent. Face aux Rangers, face au CSKA Moscou, dans les poules puis en phase finale, il est le ciment de cette équipe. Le 26 mai à Munich, contre le Milan AC, il est sur le terrain quand Boli place cette tête qui fait basculer l'histoire. 1-0. Champions d'Europe. Et Desailly, 24 ans, a son premier trophée majeur.
Environ 50 matchs, 2 buts. Les chiffres sont modestes en apparence. Mais les chiffres ne racontent rien de ce qu'il apportait au collectif. Chaque match avec Desailly sur le terrain, on avait cette impression de solidité, cette certitude que le milieu de terrain ne s'effondrerait pas, que la défense tiendrait. C'est le genre de joueur qu'on apprécie vraiment quand il n'est plus là.
Et justement, il part. Après le scandale VA-OM et la relégation, Desailly file au Milan AC. On lui en veut ? Honnêtement, non. Le club était en train de couler, et Milan lui offrait la Serie A, Maldini, Baresi, Costacurta comme partenaires d'entraînement. Le genre d'offre qu'on ne refuse pas, même quand on a le coeur bleu et blanc.
Les stats
| Saison | Compétition | Matchs | Buts |
|---|---|---|---|
| 1992-1993 | Division 1 | ~35 | 1 |
| 1992-1993 | Ligue des champions | ~12 | 1 |
| Total OM | ~50 | 2 |
Le palmarès à l'OM
Ligue des champions 1993. La même ligne que Barthez, que Boli, que tous les héros de Munich. Desailly n'a passé qu'un an au Vélodrome, mais il est reparti avec le plus beau trophée du football de clubs européen dans les bagages. Certains passent dix ans quelque part sans laisser de trace. Lui, en douze mois, il a marqué l'éternité.
Ce qu'on retient
D'abord, un exploit unique dans l'histoire du football : Marcel Desailly est le seul joueur à avoir remporté la Ligue des champions deux années consécutives avec deux clubs différents. L'OM en 1993, le Milan AC en 1994. Ça ne s'était jamais fait avant. Ça ne s'est jamais refait depuis. Et franchement, ça risque pas d'arriver de sitôt. Pour réussir un truc pareil, il faut être à la fois assez bon pour jouer les finales et assez culotté pour changer de club entre les deux. Desailly avait les deux.
On retient aussi cette impression de calme absolu qu'il dégageait sur le terrain. Dans un vestiaire OM souvent volcanique -- entre les egos, les tensions, les affaires --, Desailly était l'ancre. Le type qui ne panique jamais, qui ne s'énerve pas (ou si peu), qui fait son boulot avec une régularité de métronome. Un professionnel total avant que le terme ne devienne un cliché vidé de son sens.
Et puis il y a ce "et si ?". Si l'affaire VA-OM n'avait pas éclaté, si le club n'avait pas été relégué, est-ce que Desailly serait resté ? Est-ce qu'on aurait eu deux, trois, cinq ans de plus avec lui ? On ne le saura jamais. Mais on peut rêver à ce qu'aurait été une défense Desailly-Blanc au Vélodrome pendant toute la deuxième moitié des années 90. Le genre de charnière qui t'emmène en finale de C1 tous les deux ans.
Après l'OM
Milan, donc. Et pas n'importe quel Milan -- celui de Capello, de Maldini, de Savicevic. Desailly s'y impose immédiatement et remporte la C1 dès sa première saison (1994, 4-0 contre le Barça en finale, une correction historique). Cinq ans en Italie, à apprendre la rigueur défensive de la Serie A, à devenir l'un des meilleurs défenseurs du monde.
Puis Chelsea, de 1998 à 2004. Six saisons à Londres où il est capitaine, patron, monument. Le championnat d'Angleterre ne lui offrira pas de titre de Premier League, mais son empreinte à Stamford Bridge reste considérable.
Avec l'équipe de France, c'est le parcours royal. Champion du monde 1998, champion d'Europe 2000. Titulaire indiscutable de la défense des Bleus pendant une décennie. 116 sélections -- un chiffre qui parle de lui-même. Le "Roc", comme on l'a surnommé, n'a jamais aussi bien porté son surnom que sous le maillot bleu.
Mais quand on croise Desailly aujourd'hui, quand on lui parle de sa carrière, Munich revient toujours. Cette nuit de mai 93, cette première Ligue des champions, cette sensation d'avoir touché quelque chose de plus grand que le foot. Il avait 24 ans, il portait le maillot de l'OM, et le monde était à ses pieds. Tout ce qui a suivi -- Milan, Chelsea, le Mondial -- est né cette nuit-là. Et cette nuit-là, c'est la nôtre.