Le retour en D1 et la reconstruction (1994-2000)

1994-2000histoire

Il y a une photo qui résume tout. Un soir d'automne 1994, sous la pluie, le Vélodrome à moitié vide pour un match de Division 2 contre Gueugnon. Les bâches couvrent les sièges vides des tribunes latérales. Dans le Virage Sud, quelques centaines d'irréductibles chantent quand même. L'OM, champion d'Europe dix-huit mois plus tôt, joue devant 8 000 personnes contre une équipe de la Saône-et-Loire dont la plupart des Marseillais n'avaient jamais entendu parler. Bienvenue dans les années noires.

La D2 : le fond du gouffre

La saison 1994-95 en Division 2, c'est l'expiation. L'OM a été rétrogradé administrativement suite à l'affaire VA-OM, et le club n'a plus rien. Les stars sont parties — toutes, sans exception. Deschamps à la Juve, Desailly au Milan, Boli à Glasgow, Voller en Allemagne, Abedi Pelé à Lyon. Le navire est vide. Le capitaine (Tapie) est en prison. Et l'équipage qui reste, c'est un assemblage hétéroclite de joueurs de D2, de jeunes du centre de formation pas prêts, et de types en fin de carrière que personne d'autre ne voulait.

Le quotidien en D2 est brutal pour un club habitué à San Siro. Les déplacements à Niort, Louhans-Cuiseaux, Bourges, Wasquehal. Des stades municipaux de 3 000 à 5 000 places, des pelouses qui ressemblent à des champs de patates en février, des vestiaires où l'eau chaude est en option. Les joueurs adverses veulent la peau de l'OM à chaque match — pas par méchanceté, mais parce que battre le champion d'Europe en D2, c'est le genre d'histoire qu'on raconte à ses petits-enfants.

L'OM fait son travail. Péniblement, sans éclat, mais avec suffisamment de régularité pour accrocher la montée dès la première saison. Champion de D2 en 1995, avec 74 points. Le strict minimum pour un club de ce standing, mais dans les circonstances, c'est déjà bien. Le Vélodrome a retrouvé un peu de monde pour les derniers matchs de la saison, quand la montée se profilait. Le soulagement était palpable — pas de la joie, non, on ne fête pas un titre de D2 quand on a gagné la C1. Du soulagement, comme après une maladie grave dont on guérit.

Le retour en D1 : la gueule de bois continue

Si les supporters espéraient que la remontée en D1 allait tout régler, la désillusion est rapide. La saison 1996-97 est un cauchemar. L'OM revient dans l'élite avec un effectif qui n'est pas au niveau. Le budget est serré — les années Tapie ont laissé des dettes, et les nouveaux propriétaires n'ont pas les mêmes moyens que l'ancien. Le club termine 14e, à quelques points de la relégation. Quatorze. L'OM, 14e de D1. On en est là.

Les entraîneurs se succèdent à un rythme qui rappelle les pires heures de l'instabilité tapienne — sauf que cette fois, c'est par impuissance, pas par mégalomanie. Gérard Gili, Henri Stambouli... des noms qui évoquent la galère plus que la gloire. L'effectif est anonyme. Les joueurs qui portent le maillot marseillais dans ces années-là, à quelques exceptions près, n'auraient pas fait le banc de l'équipe de 1993. Le Vélodrome gronde, mais ce n'est plus le grondement de la ferveur — c'est celui de la frustration.

Robert Louis-Dreyfus : un nouveau propriétaire

L'arrivée de Robert Louis-Dreyfus en 1996 change la donne. Pas tout de suite, pas de manière spectaculaire, mais en profondeur. L'homme d'affaires franco-suisse, patron d'Adidas, rachète le club et apporte ce qui manquait cruellement : de la stabilité financière et une vision à long terme.

Louis-Dreyfus n'est pas Tapie. Il ne crie pas dans les vestiaires, ne harangue pas les foules, ne s'affiche pas en tribune présidentielle avec un cigare. C'est un homme discret, méthodique, qui gère le club comme une entreprise — ce qui, après les années Tapie, n'est pas forcément une mauvaise chose. Il éponge les dettes, structure l'administration, professionnalise le recrutement. C'est moins romantique, mais c'est nécessaire. On ne reconstruit pas une cathédrale en gueulant — il faut des fondations solides.

Le problème, c'est que la patience n'est pas une vertu marseillaise. Les supporters veulent des résultats, des stars, du spectacle. Ils veulent retrouver la C1, les grandes nuits européennes, le Vélodrome en fusion. Et Louis-Dreyfus, lui, parle de "projet sur trois ans", de "progression maîtrisée", de "gestion saine". Le décalage entre les ambitions de la rue et la réalité du terrain est un gouffre.

Rolland Courbis et les premiers frémissements

Le tournant arrive avec Rolland Courbis. L'entraîneur au franc-parler et aux costumes improbables débarque en 1997 et apporte enfin un peu de caractère à cette équipe en manque d'identité. Courbis est un Méditerranéen — il comprend Marseille, il sait parler aux joueurs, aux supporters, aux médias. Son football n'est pas toujours beau, mais il y a de l'engagement, de l'envie, et surtout des résultats.

La saison 1997-98 se termine à la 4e place. Pas de quoi pavoiser, mais c'est une progression nette après la 14e place de l'année précédente. Le public revient au Vélodrome — pas au niveau des années Tapie, mais les tribunes se remplissent à nouveau pour les matchs importants. L'espoir renaît, timidement.

En 1998-99, Courbis va plus loin. Grâce à un mercato ambitieux — Laurent Blanc en défense, Fabrizio Ravanelli devant, deux noms qui redonnent de la crédibilité — l'OM accroche une place européenne et termine sur le podium. Laurent Blanc, surtout, apporte quelque chose que l'effectif n'avait plus depuis Deschamps : de la classe. Le défenseur international, champion du monde 1998, accepte de venir à Marseille à un moment où le club n'est pas au sommet. C'est un signal fort. Quand un joueur de ce calibre choisit l'OM malgré les années noires, ça veut dire que le nom fait encore rêver.

Ravanelli, lui, c'est autre chose. L'Italien au cheveu gris et à la célébration maillot-sur-la-tête marque des buts et fait le spectacle. Le Vélodrome adore son énergie, sa rage. Mais Ravanelli est aussi ingérable, capricieux, et son passage à Marseille sera émaillé de coups de gueule et de bras de fer avec la direction. Du très marseillais, au fond.

Les premiers pas européens... et les désillusions

La qualification en Coupe UEFA (ancêtre de la Ligue Europa) marque le retour de l'OM sur la scène européenne. C'est pas la C1 — on en est loin — mais c'est déjà quelque chose. Rejouer des matchs le mardi ou le jeudi soir, avec l'hymne européen qui résonne au Vélodrome, ça réveille des souvenirs. Des bons et des mauvais.

Les parcours européens de cette époque sont frustrants. Des éliminations précoces, des matchs ratés, des adversaires qu'on devrait battre et qu'on ne bat pas. L'OM n'est plus au niveau des grandes soirées européennes, et la comparaison avec 1993 est cruelle. Les supporters les plus anciens regardent ces matchs de Coupe UEFA avec une nostalgie douloureuse. On jouait le Milan AC en finale, et maintenant on galère contre le Celta Vigo en seizièmes.

L'ère Diouf commence

En 1999, un changement de gouvernance s'amorce. Pape Diouf, ancien agent de joueurs et journaliste sportif, prend une place de plus en plus importante dans l'organigramme du club. D'abord conseiller, puis directeur de la communication, Diouf gravit les échelons grâce à son intelligence, son carnet d'adresses et sa capacité à parler vrai dans un monde de faux-semblants.

Diouf ne sera président qu'en 2005, mais son influence commence bien avant. C'est lui qui négocie certains transferts, qui gère les relations avec la presse, qui fait le lien entre la direction et les supporters. Sa connaissance du foot — il a été journaliste à La Marseillaise avant de devenir agent — lui donne une crédibilité que les hommes d'affaires purs n'ont pas. Quand Diouf parle, les supporters écoutent. Parce qu'il est l'un d'eux — un passionné qui comprend ce que ce club représente pour la ville.

Le tournant de l'an 2000

La saison 1999-2000 se termine par une qualification en Ligue des Champions. L'OM retrouve la reine des compétitions européennes pour la première fois depuis 1993. Sept ans après Munich, le club revient sur la plus grande scène. L'émotion est immense. Pas la même émotion qu'en 93 — on ne part pas favori, on ne rêve pas de soulever le trophée. Mais le simple fait d'être là, de rejouer ces matchs, d'entendre cet hymne au Vélodrome... ça suffit.

Le parcours en C1 2000-01 sera chaotique, fidèle à l'ADN marseillais. Des victoires de prestige à domicile, des défaites humiliantes à l'extérieur. L'OM ne passe pas les poules. Mais la graine est replantée. Le club est de retour dans la cour des grands — fragilisé, cicatrisé, mais debout.

Ce que ces années ont construit

Les années 1994-2000 ne figureront jamais dans un best-of de l'histoire de l'OM. Pas de titre, pas de finale, pas de soirée légendaire. C'est la traversée du désert, la longue marche dans le sable. Mais ces années sont peut-être plus révélatrices de ce qu'est l'OM que les années Tapie elles-mêmes.

Parce que c'est facile de supporter un club qui gagne la C1. C'est facile d'être au Vélodrome quand Papin marque des retournées et que Waddle dribble toute une défense. Le vrai test, c'est quand le club joue en D2 à Gueugnon un mardi soir de novembre. Le vrai test, c'est quand l'équipe est 14e et que le prochain match est contre Bastia avec un effectif qui ferait peur à personne. Les supporters qui étaient là dans ces années-là — ceux qui ont fait les déplacements à Niort, qui ont chanté au Vélodrome devant des tribunes vides, qui ont gardé l'abonnement quand tout le monde disait que l'OM c'était fini — ceux-là savent ce que le mot "supporter" veut dire.

La reconstruction de 1994 à 2000, c'est la preuve que l'OM ne meurt pas. On peut lui enlever ses joueurs, son président, son titre, sa division — le club survit. Parce que l'OM, c'est pas un effectif ou un budget. C'est un peuple. Et un peuple, ça ne descend pas en D2.

On est tombés. On s'est relevés. Lentement, douloureusement, sans grâce. Mais on s'est relevés. Et le club qui repart en Ligue des Champions en 2000 n'est plus le même qu'en 1993. Il est moins flamboyant, moins riche, moins puissant. Mais il est plus solide. Parce qu'il a traversé l'enfer et il est encore debout. Et ça, aucun chèque de Tapie n'aurait pu l'acheter.