L'OM champion d'Europe 1993

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Le récit du plus grand exploit de l'histoire du club et du football français en Ligue des Champions. La saison 1992-1993 de l'Olympique de Marseille ne se résume pas à un coup de tête de Basile Boli un soir de mai à Munich. C'est une saison entière construite comme une montée en puissance, un effectif assemblé pièce par pièce pour un seul objectif, et un entraîneur belge qui avait compris avant tout le monde comment battre les Italiens.

Un effectif taillé pour la conquête

L'OM version 1992-1993, c'est le sommet de sept ans de travail. Bernard Tapie a cramé des fortunes en transferts depuis 1986, essuyé deux échecs européens traumatisants (la défaite aux tirs au but contre l'Étoile Rouge en finale 1991, l'élimination par le Milan AC l'année précédente), et la patience n'a jamais été son fort. Cet été-là, il ajoute les dernières pièces du puzzle.

Didier Deschamps porte le brassard de capitaine à 24 ans. Au milieu de terrain, il ne brille pas, il ne dribble personne, mais il aspire les ballons avec une régularité mécanique et dicte le tempo. À côté de lui, Marcel Desailly, 24 ans aussi, récupéré à Nantes, apporte une puissance physique qui déconcerte les milieux adverses. Le gamin ne le sait pas encore, mais il va bientôt porter le maillot du Milan AC et devenir champion du monde. Pour l'instant, il apprend et il casse.

Devant, l'attelage est cosmopolite. Alen Bokšić, le Croate débarqué du Cannes de Luis Fernandez, combine vitesse, technique et un sens du but qui va s'avérer décisif dans les grands rendez-vous européens. Rudi Voller, l'Allemand aux moustaches et au sang-froid légendaire, apporte l'expérience des soirées continentales. Il a joué une finale de Coupe du Monde trois ans plus tôt. Munich ne lui fait pas peur.

Sur le flanc, Abedi Pelé, triple Ballon d'Or africain, reste ce joueur capable de gestes que personne en Europe ne peut reproduire. Et derrière, la colonne vertébrale : Fabien Barthez dans les cages (22 ans, déjà patron de sa surface), Boli en sentinelle défensive, Éric Di Meco sur le côté gauche avec cette grinta qui colle si bien à la ville.

Raymond Goethals orchestre tout ça. Le Belge a 71 ans, fume comme un pompier, parle un français approximatif mâtiné de wallon. Personne ne comprend vraiment sa tactique, et c'est peut-être ça son génie. Il sent les matchs. Il sent quand il faut défendre bas, quand il faut lâcher les chevaux, quand il faut remplacer qui. Les joueurs ne l'adorent pas tous, mais ils le respectent. Et ils gagnent.

Le championnat : domination et zones d'ombre

En D1, l'OM domine une fois de plus. C'est le cinquième titre consécutif qui se profile, une série sans précédent dans le football français. Le Vélodrome gronde à chaque match à domicile, les adversaires viennent pour limiter les dégâts. L'effectif est trop profond, trop talentueux pour la concurrence hexagonale.

Mais le championnat n'est qu'un décor. Tapie, les joueurs, le public : tout le monde regarde l'Europe. Les matchs de D1 sont expédiés avec le sérieux nécessaire, pas plus. La tête est ailleurs, dans ces soirées de Ligue des Champions où se joue le vrai destin de cette équipe.

Le titre 1993, d'ailleurs, sera rétroactivement retiré à l'OM suite à l'affaire VA-OM, ce match truqué contre Valenciennes qui va précipiter la chute de Tapie et du club tout entier. Mais ça, c'est l'histoire de l'après. En mai 1993, personne ne sait encore ce qui va arriver. On ne sait qu'une chose : l'OM est en finale de la Ligue des Champions.

Le parcours européen : des poules au rendez-vous

La C1 1992-1993, c'est encore l'ancien format, avec deux phases de groupes avant la finale. L'OM hérite d'abord d'un groupe avec les Glasgow Rangers, le Club Bruges et le CSKA Moscou. Les Rangers, portés par leur public d'Ibrox, sont costauds. Bruges est retors. Le CSKA sort d'un football soviétique en pleine décomposition mais reste imprévisible. Marseille navigue avec une solidité défensive qui sera la marque de toute la campagne. Barthez ne prend presque rien, Boli et Desailly verrouillent, Deschamps ramasse.

Le deuxième groupe est un autre calibre. On y retrouve les Rangers, Bruges encore, et surtout le Milan AC de Fabio Capello. Le Milan de Baresi, Costacurta, Maldini, Van Basten. La meilleure défense du monde et un collectif huilé par des années de calcio. Les deux confrontations entre l'OM et Milan en phase de groupes ressemblent à des parties d'échecs. Peu de buts, beaucoup de tension, et cette impression que ces deux-là vont se retrouver au bout du chemin.

C'est exactement ce qui arrive. Marseille termine premier du groupe, Milan aussi de l'autre côté. Rendez-vous le 26 mai 1993 à l'Olympiastadion de Munich.

Munich, 26 mai : le soir où tout a basculé

La finale se joue devant 64 000 spectateurs dans un stade qui a vu le Bayern tout gagner. Les supporters marseillais ont envahi Munich par tous les moyens possibles, trains, voitures, vols charter. Les drapeaux bleu et blanc occupent un bon tiers des tribunes.

Goethals a préparé un plan simple : laisser Milan avoir le ballon, défendre en bloc compact, et frapper sur les transitions. L'Italien aime construire ? Qu'il construise. On verra bien s'il trouve la faille. La première mi-temps donne raison au Belge. Milan pose, combine, cherche des ouvertures que Boli, Desailly et Di Meco referment systématiquement. Barthez, sur sa ligne, dégage une assurance folle pour un gardien de 22 ans. Le 0-0 à la mi-temps est un résultat qui arrange Marseille.

Et puis il y a la 43e minute. Corner marseillais. Le ballon arrive dans la surface milanaise et Boli prend son appel entre Baresi et Costacurta, les deux meilleurs défenseurs centraux de la planète. La tête est parfaite : puissante, placée, dans le petit filet. Rossi ne bouge pas. 1-0. Le Vélodrome est à 1 200 kilomètres, mais on jurerait qu'on entend le Virage Sud depuis Munich.

La seconde période est un long siège. Milan pousse, lance toutes ses forces offensives, multiplie les centres et les combinaisons. L'OM plie mais ne rompt pas. Barthez sort des arrêts de grande classe. Deschamps couvre un terrain absurde, récupérant des ballons qu'il n'a pas le droit de récupérer. Les minutes s'égrènent avec une lenteur cruelle pour les Marseillais présents dans le stade et devant leurs télés.

Le coup de sifflet final déclenche quelque chose qui dépasse le football. Pour la première fois de l'histoire, un club français remporte la Coupe d'Europe des clubs champions. Trente-sept ans que ça durait, trente-sept ans que Reims, Saint-Étienne, Bordeaux et d'autres s'étaient cassé les dents au dernier moment. L'OM a enfin défoncé cette porte que personne en France n'arrivait à ouvrir.

Goethals, le tacticien de l'ombre

On parle souvent des joueurs quand on évoque 1993, rarement assez de Raymond Goethals. Le Belge n'a pas le charisme médiatique d'un Tapie ou le prestige d'un Sacchi. Il a un accent improbable, une silhouette de prof de maths à la retraite, et un regard de vieux loup qui a tout vu. Mais sa lecture du jeu, ce soir-là, est chirurgicale.

Goethals a compris que Milan, malgré sa défense légendaire, a un défaut : quand le plan A ne fonctionne pas, il n'y a pas vraiment de plan B. Les Rossoneri savent étouffer, contrôler, dominer. Mais quand c'est eux qui doivent courir après le score ? Quand c'est eux qui doivent prendre des risques ? Là, ils perdent leurs repères. Goethals a bâti toute sa tactique sur cette faille. Défendre, absorber, attendre le moment de frapper. Un seul but suffit si ta défense tient. Sa défense a tenu.

Ce que 1993 a changé

La victoire de Munich n'est pas un simple trophée ajouté à une vitrine. C'est un séisme dans le football français. Avant le 26 mai 1993, la France était un pays mineur sur la carte européenne des clubs. Après, plus personne ne peut ignorer Marseille.

Pour le club, c'est le sommet absolu, celui dont tous les supporters parlent encore avec des étoiles dans les yeux. Les joueurs de cette équipe sont entrés dans une autre dimension. Deschamps est devenu capitaine de la Juventus puis champion du monde. Desailly a signé au Milan AC et a gagné la C1 avec eux dès l'année suivante (un doublé unique). Barthez est devenu le gardien de l'équipe de France championne du monde en 1998. Bokšić a rejoint la Lazio et est devenu l'un des meilleurs attaquants de Serie A.

Et puis il y a l'autre face de la pièce. Quelques semaines après Munich, l'affaire VA-OM éclate. Le cinquième titre de champion est retiré, Tapie tombe, le club est relégué en D2. La saison 1992-1993 contient en elle le meilleur et le pire de l'histoire du club : la gloire européenne absolue et les prémices de la plus grande crise institutionnelle du football français.

Mais le trophée, lui, personne ne l'a jamais repris. Il est là, dans la vitrine, à la Commanderie. Et chaque fois qu'un supporter regarde cette étoile sur le maillot, il pense à Boli, à Goethals, à Barthez, à cette nuit de Munich où Marseille a touché les étoiles pour de vrai.