Il y a des stades qu'on visite. Et il y a le Vélodrome, qu'on vit. Depuis 1937, cette enceinte posée dans le 8e arrondissement de Marseille, entre le rond-point du Prado et le boulevard Michelet, n'est pas juste un lieu où on regarde du football. C'est un temple, un confessionnal, une salle de concert, un ring de boxe. C'est l'endroit où Marseille montre au monde ce qu'elle est : bruyante, fiére, excessive et magnifique.
Un stade né pour les Jeux... qui n'ont jamais eu lieu
L'histoire commence en 1935. Marseille candidate pour accueillir les Jeux olympiques de 1940, et la ville lance la construction d'un stade à la hauteur de ses ambitions. L'architecte Henri Ploquin dessine une enceinte de 35 000 places, avec une piste cycliste — d'où le nom de Vélodrome. Le chantier avance vite. Le stade est inauguré le 13 juin 1937, lors d'un match amical entre une sélection de Marseille et une équipe italienne du Torino.
Les JO de 1940 n'auront jamais lieu. La guerre s'en charge. Mais le Vélodrome, lui, est debout. Et l'OM, qui jouait jusque-là au Stade de l'Huveaune — un terrain vague à peine digne du foot amateur — a enfin un écrin à sa mesure. Le mariage entre le club et le stade est scellé. Il ne sera jamais rompu.
Dans ses premières décennies, le Vélodrome est un stade ouvert, sans toit, avec sa piste de vélo qui éloigne les spectateurs du terrain. L'ambiance est déjà chaude — on est à Marseille, pas à Zurich — mais l'acoustique d'un stade ouvert et ovale, c'est pas l'idéal pour mettre la pression. Les tribunes sont en béton brut, les sièges sont durs, les courants d'air traversent. On s'en fiche. On est chez nous.
Les années 70-80 : le Vélodrome se réveille
C'est dans les années 70 que le stade commence à devenir ce monstre sonore qu'on connaît. La suppression de la piste cycliste en 1971 rapproche les tribunes du terrain. Les gradins sont réaménagés, la capacité grimpe. Et surtout, les groupes de supporters s'organisent. Le Virage Sud naît en 1984 avec les South Winners, le Virage Nord suit avec les Dodgers puis les Yankee Nord et enfin les MTP (Marseille Trop Puissant).
Deux virages, deux identités, une seule passion. Le Sud, c'est le côté spectacle — tifos géants, chants orchestrés, animations visuelles. Le Nord, c'est le côté brut — plus rock'n'roll, plus spontané, avec cette réputation de bouilloire que les joueurs adverses redoutent. Les deux se chamaillent parfois, se jalousent souvent, mais quand le Vélodrome chante d'une seule voix, rien au monde ne sonne pareil.
L'arrivée de Tapie en 1986 coïncide avec l'explosion de la ferveur. Les matchs de C1 contre le Milan AC, le Real Madrid, le Benfica — ce sont ces soirées-là qui forgent la légende du Vélodrome comme forteresse. Les projecteurs (quand ils marchent...), le bruit assourdissant, les fumigènes, la Canebière qui se vide parce que tout le monde est au stade. Le Vélodrome des années Tapie, c'est 42 000 personnes debout qui poussent l'équipe comme un treizième joueur.
1998 : la Coupe du Monde transforme le stade
Pour le Mondial 98, le Vélodrome subit sa première grande métamorphose. La capacité passe à 60 000 places. La tribune Jean Bouin est reconstruite, un deuxième anneau est ajouté. Le stade gagne en verticalité, en puissance sonore, en prestance. Les travaux coûtent cher — 300 millions de francs — mais le résultat est là. Le Vélodrome devient l'un des plus grands stades de France, et son atmosphère monte encore d'un cran.
Le Mondial y laisse des souvenirs inoubliables pour le football, même si ce ne sont pas des souvenirs marseillais au sens strict. Le quart de finale Brésil-Danemark (3-2), le huitième Angleterre-Argentine (2-2, tirs au but) avec ce but de Michael Owen qui fait le tour du monde, les demi-finales... Le Vélodrome montre qu'il peut accueillir le plus haut niveau mondial. Mais pour les supporters de l'OM, tout ça c'est du folklore. Ce qui compte, c'est les soirs de Ligue 1 et de coupes d'Europe, quand c'est nous sur la pelouse.
Le Virage Sud : coeur battant du stade
Impossible de raconter le Vélodrome sans s'arrêter sur le Virage Sud. C'est là que bat le coeur du stade. C'est là que les tifos se déploient sur toute la hauteur des gradins — ces mosaïques de papier et de tissu qui prennent des semaines de préparation pour 30 secondes de spectacle. C'est là que le "Aux armes" retentit avant chaque coup d'envoi, repris par les 67 000 voix du stade entier.
Les South Winners, fondés en 1987, sont le groupe historique. Le Commando Ultra 1984 les rejoint dans le virage. Ensemble, ils ont créé une culture ultra à la marseillaise — influencée par les ultras italiens dans le style, mais avec ce grain de folie provençale en plus. Les bâches, les fumigènes (interdits mais omniprésents), les chants qui durent 90 minutes sans pause. Le Virage Sud ne s'assied pas. Le Virage Sud ne se tait pas. Le Virage Sud ne lâche rien, même quand l'équipe est nulle — surtout quand l'équipe est nulle.
Le Virage Nord, de l'autre côté, cultive sa propre identité. Moins chorégraphié, plus viscéral. Les MTP (Marseille Trop Puissant), les Dodgers, les Fanatics... chaque groupe a son histoire, ses codes, ses embrouilles. Le Nord est réputé plus dur, plus radical. C'est le virage où les joueurs adverses évitent d'aller chercher un corner les soirs de match chaud. Le bruit qui descend de ces gradins-là, c'est pas du folklore — c'est une arme.
2014 : la mue en Orange Vélodrome
La rénovation de 2011-2014, c'est le dernier gros chantier. Pour l'Euro 2016, le stade est entièrement rénové. Un toit couvre désormais toutes les tribunes — et ça change tout. Le bruit, qui montait vers le ciel et se perdait dans l'air de Provence, reste maintenant prisonnier sous cette membrane ondulée qui couronne le stade. L'effet cathédrale est immédiat. Les premiers matchs sous le nouveau toit, les joueurs adverses n'en reviennent pas. Le son est multiplié, amplifié, piégé. Le Vélodrome version 2014, c'est une cocotte-minute de 67 394 places.
La capacité finale, justement : 67 394. Deuxième stade de France derrière le Stade de France (80 698) mais devant le Parc des Princes (47 929) — et ça, on aime bien le rappeler aux Parisiens. La rénovation a coûté 267 millions d'euros, financés en grande partie par la ville de Marseille. L'architecture extérieure, avec ses ondulations blanches qui rappellent les vagues de la Méditerranée, est signée par le cabinet SCAU et l'architecte Jean-Pierre Buffi. C'est beau. Même les gens qui n'aiment pas le foot le reconnaissent.
Mais avec la rénovation est venu le naming. En 2016, l'enceinte devient officiellement le "Orange Vélodrome". Un contrat de naming à 2,7 millions d'euros par an. Pour beaucoup de supporters, c'est une trahison. Le Vélodrome, c'est le Vélodrome. Pas le "Orange" machin. Le nom commercial apparaît sur la façade, sur les panneaux, dans les communications officielles. Les ultras refusent de l'utiliser. Les vrais supporters aussi. Dans les conversations, dans les chants, sur les réseaux sociaux — c'est toujours "le Vél'", "le Vélodrome", point. Orange peut bien payer, on ne vend pas le nom de notre maison.
Les grandes nuits
Chaque supporter a sa nuit. Sa soirée de Vélodrome qui reste gravée. Pour les anciens, c'est le quart de finale retour contre le Milan AC en 1990 — match perdu mais ambiance de fin du monde. Pour la génération Tapie, c'est les poules de C1 en 1992-93, quand le stade tremblait littéralement sous les pieds. Pour ceux qui ont grandi dans les années 2000, c'est peut-être le 3-0 contre l'Inter Milan en 2005, soir de grâce où l'OM de Barthez (revenu à la maison) avait humilié les Italiens.
Les soirs de Ligue des Champions, le Vélodrome se transforme. L'hymne résonne sous le toit, les tifos se déploient, et pendant un instant — même quand l'équipe est objectivement moins forte que l'adversaire — on y croit. On y croit parce que ce stade a vu Boli marquer de la tête, parce que Papin y a claqué des retournées, parce que Drogba y a explosé. Le Vélodrome a une mémoire, et cette mémoire donne des ailes.
Il y a aussi les nuits sombres. Les défaites qui font mal, les éliminations injustes, les saisons pourries où les tribunes se vident à la 80e. Le Vélodrome a connu la D2 en 1994, les présidences catastrophiques, les effectifs indignes. Le stade était là pour tout ça aussi. Il n'a pas bougé. Il a encaissé, comme un vieux boxeur qui prend des coups mais reste debout.
Plus qu'un stade
Le Vélodrome, c'est le lieu où Marseille se retrouve. Où le gamin des quartiers Nord est assis à côté du médecin du Prado. Où l'accent chante dans les travées, où on s'engueule pendant 90 minutes puis on boit un pastis ensemble après. C'est un stade qui pue la sueur, les fumigènes et les merguez du parking. Un stade où les soirs de mistral, le drapeau OM claque si fort sur le mât qu'on l'entend depuis le Vieux-Port.
D'autres clubs ont des stades plus modernes, plus luxueux, mieux équipés. Personne — personne — n'a un Vélodrome. Tu peux construire tous les Allianz Arena du monde, tu ne fabriques pas l'âme d'un stade. L'âme, ça se gagne en quatre-vingt-sept ans de sueur, de larmes, de titres et de relégations. L'âme, c'est les milliers de voix qui chantent "Aux armes" alors que l'équipe perd 2-0. L'âme, c'est un gamin qui entre pour la première fois au Vélodrome et qui sait, à cet instant, qu'il sera marseillais pour toujours.
Le Vélodrome ne se visite pas. Il se vit.