Entraîner l'OM, c'est le plus beau job du football français. C'est aussi le plus impossible. Le banc du Vélodrome a vu passer des génies, des imposteurs, des révolutionnaires et des pompiers de service. Certains ont duré trois ans, d'autres trois mois. Quelques-uns ont laissé une empreinte indélébile. La plupart ont été broyés par la pression d'une ville qui exige tout, tout le temps, sans jamais rien pardonner.
Raymond Goethals (1991-1993) — le sorcier belge
Il est arrivé comme un intérimaire. Il est reparti comme une légende. Raymond Goethals, dit "le sorcier", débarque à Marseille en janvier 1991 pour remplacer Franz Beckenbauer — oui, Beckenbauer, on y reviendra. Le Belge a 70 ans, une dégaine de retraité flamand, un cigare perpétuel au coin des lèvres et un palmarès européen construit à Anderlecht. Tapie le choisit parce que Goethals connaît l'Europe, et c'est l'Europe que Tapie veut.
Ce que Goethals apporte, c'est un pragmatisme radical. Pas de grandes théories tactiques, pas de PowerPoint, pas de philosophie de jeu — du concret. On défend, on contre-attaque, on exploite les qualités individuelles. Avec Papin devant, Waddle à la création, Deschamps au milieu et une défense de fer (Boli, Mozer, puis Desailly), il construit une machine à gagner. Championnat 1992, puis le chef-d'œuvre : la Ligue des Champions 1993, ce soir à Munich où Boli plante sa tête et où Marseille touche les étoiles.
Goethals, c'est l'anti-moderne. Pas de data, pas de GPS, pas de pressing haut théorisé. Juste un vieux renard qui savait lire un match comme personne, qui sentait le moment de changer, qui avait l'instinct du tueur. Son OM n'était pas beau — il était efficace, dur, impitoyable. Et c'est exactement ce qu'il fallait pour battre le Milan de Capello avec Van Basten, Maldini, Baresi et toute la clique.
Franz Beckenbauer (1990-1991) — l'épisode surréaliste
Avant Goethals, il y a eu le Kaiser. Franz Beckenbauer, excusez du peu. Tapie, dans sa folie des grandeurs, avait recruté rien de moins que le plus grand joueur allemand de l'histoire pour entraîner l'OM. Le problème ? Beckenbauer ne parlait pas français, ne connaissait pas la Ligue 1, et n'avait aucune envie de gérer le vestiaire volcanique d'un club méditerranéen. Son passage dure quelques mois, de l'été 1990 à janvier 1991. L'OM tourne, mais sans flamme. Tapie tranche, Beckenbauer s'en va. Un épisode presque comique, un nom de plus sur la liste des entraîneurs que Marseille a consumés.
Didier Deschamps (2009-2012) — le fils prodigue
Quand DD revient à Marseille en 2009, c'est en costume-cravate, pas en crampons. L'ancien capitaine de la C1, l'ancien milieu de terrain qui courait pour tout le monde, revient diriger le club de son cœur. Et contrairement à beaucoup de légendes reconverties, il réussit. Magnifiquement.
Dès sa première saison, il décroche le doublé Coupe de la Ligue-Championnat. Le premier titre de champion depuis 1992 (en comptant le retrait de 1993). Dix-huit ans d'attente, balayés par un collectif soudé — Mandanda impérial, Lucho González magicien, Niang opportuniste, Heinze guerrier. L'OM de Deschamps n'a pas de star planétaire, mais il a ce que le coach exige par-dessus tout : l'engagement, la discipline, le refus de perdre.
Deux Coupes de la Ligue supplémentaires suivent en 2011 et 2012. Des quarts de finale de Ligue des Champions, une troisième place synonyme de retour en C1. Trois ans de règne, trois trophées, une équipe respectée en Europe. Puis Deschamps part, appelé par l'équipe de France. La suite, on la connaît — Coupe du Monde 2018. Mais ce qu'il a fait à l'OM en trois ans, c'est rappeler au club ce que gagner signifie. Gignac, Payet, Mandanda — toute cette génération lui doit beaucoup.
Marcelo Bielsa (2014-2015) — la révolution et la chute
El Loco. Deux mots qui suffisent à faire frissonner n'importe quel supporter marseillais. Marcelo Bielsa, l'Argentin obsessionnel, le théoricien du pressing, l'homme à la glacière, débarque à l'OM à l'été 2014. Et pendant un an — un an seulement —, il va transformer le club de fond en comble.
Le Bielsa du Vélodrome, c'est un entraîneur qui fait courir son équipe comme personne. Pressing ultra-haut, récupération immédiate, transitions éclairs. L'OM joue à 200 à l'heure, et le résultat est saisissant : les premières semaines de la saison 2014-2015, Marseille est premier de Ligue 1, écrase ses adversaires, produit un football offensif que le championnat n'a presque jamais vu. Gignac marque pour le plaisir. Payet, libéré par le système, est monstrueux. Thauvin, recruté pour Bielsa, court dans tous les sens. Le Vélodrome est en transe.
Puis tout s'effondre. Bielsa claque la porte en août 2015, le premier jour de la saison suivante, après une défaite 0-1 contre Caen. Il invoque un désaccord avec la direction sur le mercato. Le coup de tonnerre est total. Le club est sonné, les joueurs sont orphelins, les supporters oscillent entre la rage et la tristesse. Bielsa est parti aussi vite qu'il est arrivé, laissant derrière lui le souvenir d'un football magnifique, d'une idée de ce que l'OM pourrait être s'il avait les moyens de ses ambitions.
L'héritage de Bielsa est paradoxal : il n'a rien gagné, pas un seul trophée, mais il a changé la manière dont les supporters regardent le football. Après Bielsa, on ne pouvait plus se contenter de résultats médiocres obtenus par un jeu médiocre. Il avait mis la barre trop haut. Le Vélodrome avait goûté à l'excellence, et rien d'autre ne ferait l'affaire.
André Villas-Boas (2019-2021) — le Portugais romantique
AVB arrive dans un club en crise, après l'échec Garcia en Europa League (enfin, la finale perdue, donc un demi-échec). Le Portugais, ancien protégé de Mourinho, séduit immédiatement par son discours — il dit aimer l'OM, le Vélodrome, la ferveur. Et il ne ment pas. Sa première saison est une réussite : deuxième de Ligue 1, qualification en Ligue des Champions, un groupe qui tourne avec Benedetto devant et un Mandanda toujours aussi solide.
La suite est plus compliquée. La pandémie casse l'élan. La Ligue des Champions 2020-2021 est un cauchemar — six défaites en six matchs, le pire bilan de l'histoire de la compétition pour un club français. Villas-Boas finit par craquer, lâche en conférence de presse qu'il a proposé sa démission après un recrutement qu'il n'a pas validé. Licenciement immédiat. Fin brutale d'une histoire qui avait bien commencé. AVB méritait mieux, mais l'OM ne fait pas dans la nuance émotionnelle. Tu performes ou tu dégages.
Roberto De Zerbi (2024-...) — l'esthète italien
Le dernier en date dans la lignée des entraîneurs ambitieux. De Zerbi arrive à l'été 2024 avec un CV qui fait saliver — Brighton transformé en machine à jouer, une philosophie de possession et de construction depuis l'arrière qui rappelle Guardiola, en plus italien. L'OM lui offre un effectif remodelé et une mission : rendre le football beau à Marseille.
Les premiers mois sont prometteurs. Le jeu est léché, la possession est élevée, les combinaisons sont travaillées. Le Vélodrome retrouve des soirées où le ballon circule vite, où les mouvements sont fluides, où on se surprend à applaudir une relance de défenseur central. C'est nouveau, c'est différent, et ça plaît. De Zerbi, comme Bielsa avant lui, propose une idée du football qui transcende les résultats bruts. La question est de savoir s'il aura le temps et les moyens de la mener à son terme — deux luxes que l'OM n'a jamais accordés très longtemps à personne.
Le carrousel infernal
Ce qui frappe quand on regarde la liste des entraîneurs de l'OM, c'est la vitesse de rotation. Depuis le départ de Deschamps en 2012, le club a changé de coach quasiment chaque saison. Baup, Anigo (intérim), Bielsa, Michel (ne nous attardons pas), Garcia, Sampaoli, Tudor, Gasset, De Zerbi. Neuf entraîneurs en douze ans. Un turn-over qui empêche toute construction à long terme, qui use les joueurs, qui fatigue les supporters.
Le problème n'est pas qu'un seul. C'est un mélange de présidents impulsifs, de directeurs sportifs qui changent d'avis, de vestiaires trop puissants, et d'une pression médiatique et populaire qui transforme chaque série de deux défaites en crise existentielle. Entraîner l'OM, c'est accepter de vivre sur un fil — la gloire ou le bûcher, sans rien entre les deux.
Et pourtant, ils continuent de venir. Des quatre coins de l'Europe, des entraîneurs de talent acceptent de s'asseoir sur ce banc brûlant. Parce que le Vélodrome plein, un soir de match européen, avec "Aux armes" qui résonne et 60 000 voix qui poussent — ça, aucun autre club en France ne peut l'offrir. Le job le plus impossible du foot français reste le plus désirable. C'est tout le paradoxe de l'Olympique de Marseille.